Apprendre à conduire, c’est comme la TCC : le tir à la corde entre la logique et l’instinct

Par : Dre Melisa Robichaud

Puisque je suis psychologue et que je me spécialise dans la prestation de la TCC depuis plus de 20 ans, je constate que je réfléchis beaucoup aux pensées, aux comportements et au rôle qu’ils jouent dans la façon dont nous vivons notre vie. C’est, bien sûr, l’essence même de la TCC : nos pensées, nos émotions et nos comportements s’influencent mutuellement, et c’est cette relation bidirectionnelle qui permet à la fois d’expliquer un certain nombre de troubles et, ultimement, de les traiter.

Ce qui m’a toujours le plus frappée à propos de la TCC, c’est à quel point elle est logique. Je travaille principalement auprès de personnes aux prises avec des troubles anxieux, et j’ai toujours été impressionnée par le fait que les modèles de TCC pour les différents troubles soient si logiques.

Prenons le trouble panique comme exemple. Le principe fondamental de la théorie cognitivo-comportementale du trouble panique (présentée pour la première fois par David M. Clark en 1986) est qu’il résulte d’une interprétation catastrophique erronée de sensations physiques comme étant le signe d’un danger physique ou psychologique imminent. Cela entraîne ensuite une peur intense des sensations d’anxiété, qui peut s’intensifier jusqu’à une attaque de panique, ainsi qu’une tendance à éviter à la fois les déclencheurs situationnels et les sensations elles-mêmes.

Cela est logique. Si une personne ressent des palpitations cardiaques et les interprète à tort comme le signe d’une crise cardiaque, elle en viendra évidemment à craindre cette sensation de cœur qui bat rapidement et cherchera, par tous les moyens possibles, à éviter de la ressentir. Le traitement cognitivo-comportemental correspondant du trouble panique est tout aussi logique : l’objectif du traitement n’est pas d’éliminer les attaques de panique, mais plutôt de réduire la peur des sensations de panique et, ultimement, d’en arriver à les interpréter comme étant désagréables, mais non dangereuses. Cela permet alors de briser le cercle vicieux de la « peur de la peur » propre au trouble panique. Si vous n’avez plus peur des sensations de panique, vous êtes moins susceptible de voir vos sensations d’anxiété s’intensifier jusqu’à une attaque de panique.

De façon générale, lorsque ce modèle de TCC et ce plan de traitement du trouble panique sont expliqués aux personnes qui en souffrent, cette logique leur paraît également évidente. Après tout, ce modèle est non seulement logique, mais il constitue également une explication élégante d’un problème complexe et invalidant, tout en offrant une façon efficace et durable d’en sortir. Nous pouvons comprendre de façon rationnelle comment le problème se développe et se maintient au fil du temps. Mais, malgré toute la logique de bon sens de la TCC (sans même parler des données probantes qui l’appuient), ce n’est pas ce que notre instinct nous dicte sur le moment. Lorsqu’il est question d’anxiété, notre premier réflexe est de vouloir l’éviter à tout prix. Et cela est vrai pour la plupart des peurs : lorsque nous doutons que la porte d’entrée soit bel et bien verrouillée, notre premier réflexe est d’aller vérifier; si nous avons peur de prendre l’ascenseur, nous choisirons probablement les escaliers; et si conduire une voiture, boire un café ou aller au centre commercial risque de provoquer des sensations d’anxiété et de panique, notre instinct nous pousse également à éviter toutes ces activités.

Essentiellement, lorsqu’il est question d’anxiété et de troubles anxieux, la logique de la TCC est souvent en opposition directe avec notre instinct : ce que nous avons envie de faire sur le moment n’est pas ce que nous devrions faire si nous voulons réellement nous attaquer au problème.

Fait intéressant, il existe au moins un domaine de la vie où cette tension entre la logique et l’instinct est étonnamment absente : apprendre à conduire une voiture. J’en ai discuté avec un très grand nombre de clientes et de clients au fil des années, et tout le monde semble comprendre naturellement les principes fondamentaux de la TCC presque immédiatement lorsqu’on les applique à l’apprentissage de la conduite automobile. C’est dans cette optique que je vais défendre cette idée à l’aide de quelques exemples, tout en précisant qu’il ne s’agit pas d’une liste exhaustive et qu’il existe probablement de nombreux autres domaines de la vie où la logique et l’instinct convergent.


Les règles de l’exposition

Lorsque nous présentons l’exposition comportementale à nos clientes et clients, quelques règles sont généralement introduites afin de maximiser les bénéfices de cette technique. Plus précisément, pour que l’exposition à une situation redoutée soit efficace, elle doit être graduelle, contrôlée, répétée et prolongée. L’une des meilleures façons d’illustrer ces règles est de prendre l’exemple de l’apprentissage de la conduite automobile. Lorsqu’elles apprennent à conduire, la plupart des personnes commencent par circuler dans des rues tranquilles ou dans un stationnement désert avant de passer progressivement à des rues plus achalandées ou à l’autoroute (graduelle). Elles choisissent à l’avance les routes qu’elles emprunteront (contrôlée), elles s’exercent régulièrement (répétée) et la plupart des leçons de conduite durent environ une heure (prolongée). Nous comprenons, de façon logique (et intuitive !), que nos premières expériences de conduite ne devraient pas avoir lieu sur une autoroute très achalandée, que nous ne devrions pas être prises au dépourvu par notre itinéraire (« Regardez ! Un pont inattendu à cinq voies ! »), que nous devons conduire à plusieurs reprises pour devenir plus à l’aise et qu’un simple tour de cinq minutes autour du pâté de maisons n’est pas aussi utile qu’une séance de conduite plus longue. En somme, toutes les principales règles de l’exposition sont admirablement illustrées par la façon dont la plupart des gens apprennent à conduire.

S’attendre à ressentir de l’anxiété dans les situations difficiles

Un autre exemple du conflit entre la logique et l’intuition se manifeste dans notre façon d’anticiper l’anxiété. Beaucoup de personnes ont une réaction intéressante lorsqu’elles font quelque chose qui provoque de l’anxiété : elles croient que le fait de se sentir anxieuses signifie qu’elles s’y prennent mal ou qu’elles ne devraient tout simplement pas faire cette activité. Cette tendance instinctive au raisonnement émotionnel peut parfois rendre l’exposition ou les expériences comportementales plus difficiles, puisque nous nous attendons nécessairement à ce que les clientes et les clients ressentent de l’anxiété lorsqu’ils font quelque chose qui est anxiogène. Pourtant, au fil des années, de nombreuses personnes m’ont parlé de tentatives soi-disant infructueuses pour affronter leurs peurs, simplement parce qu’elles avaient ressenti de l’anxiété sur le moment. Par exemple, une personne m’a raconté qu’elle avait essayé de surmonter sa phobie des ponts en traversant un pont à pied une seule fois, mais que cela n’avait pas fonctionné puisqu’elle avait été anxieuse pendant toute la traversée. Cette croyance erronée selon laquelle le fait de ressentir de l’anxiété est inapproprié si les situations redoutées ne sont pas réellement dangereuses peut (et devrait) être corrigée grâce à la psychoéducation sur l’anxiété et sur les principes de l’exposition.

Encore une fois, toutefois, l’instinct est plus facilement maîtrisé par la raison lorsque l’on utilise l’exemple de l’apprentissage de la conduite automobile. Si vous demandez à une cliente ou à un client comment elle ou il s’est senti la première fois qu’elle ou il s’est retrouvé au volant d’une voiture, cette personne vous répondra probablement qu’elle était anxieuse. Si vous lui demandez ensuite si cela signifiait qu’elle n’aurait pas dû conduire, elle vous répondra très probablement que non : elle s’attendait à être anxieuse au début puisqu’elle était en train d’apprendre, mais elle s’est sentie de moins en moins anxieuse avec le temps. Autrement dit, dans cette situation, le fait de ressentir de l’anxiété ne constituait pas une preuve que le comportement était inapproprié, mais plutôt qu’il était nouveau et que la personne manquait encore de confiance, ce qui expliquait son anxiété. Ainsi, la logique voulant qu’il soit normal de s’attendre à ressentir de l’anxiété au début lorsqu’on fait face à une situation difficile l’emporte sur la réaction instinctive qui nous pousse à croire le contraire, lorsque l’apprentissage de la conduite est utilisé comme exemple.


L’évolution de la confiance et de la motivation

Enfin, en tant que cliniciennes et cliniciens en TCC, nous connaissons tous le défi que représente le fait d’encourager nos clientes et nos clients à adopter un nouveau comportement en l’absence de confiance ou de motivation. La réaction instinctive d’une personne lorsqu’elle est confrontée à quelque chose de nouveau, d’inconnu et parfois de désagréable est de vouloir d’abord se « sentir prête » et en confiance. Par exemple, elle voudra être motivée avant d’essayer un nouveau sport, d’aller au gym ou de faire la vaisselle. Cette réaction est compréhensible, et presque tout le monde peut intuitivement comprendre ce désir de penser ou de ressentir une certaine chose avant de passer à l’action. Par exemple, nous préférerions probablement avoir une certaine confiance en nos habiletés à parler en public avant d’accepter de faire une présentation lors d’un congrès. Personnellement, je trouve qu’il peut parfois être difficile de convaincre quelqu’un que, contrairement à ce que l’on croit généralement, la motivation ne précède pas l’action : elle la suit. Pourtant, la logique de la TCC nous enseigne que c’est précisément par l’action et l’expérience que nous développons la motivation et la confiance. Ainsi, même si notre instinct nous dit que la confiance devrait précéder l’action, la logique nous dit que c’est plutôt l’inverse.

La façon la plus simple de démontrer cela aux clientes et aux clients? Revenir, une fois de plus, à l’exemple de la conduite automobile. Je leur pose souvent la question suivante : imaginons qu’une personne vienne tout juste d’obtenir son permis de conduire, mais qu’elle ne se sente vraiment pas en confiance au volant. Que penseriez-vous si elle vous disait : « Je ne me sens vraiment pas très en confiance comme conductrice, alors je pense simplement attendre jusqu’à ce que je me sente en confiance. Une fois que ce sera le cas, je prendrai le volant et je commencerai à conduire! » La plupart des clientes et des clients se mettent à rire lorsque je leur présente cet exemple. C’est parce qu’ils perçoivent instinctivement le problème que pose cette affirmation. Nous comprenons, à la fois logiquement (et intuitivement), que si vous attendez de devenir une conductrice ou un conducteur confiant avant de commencer à conduire, vous risquez d’attendre très longtemps. Nous comprenons que ce n’est qu’en conduisant que nous développerons finalement cette confiance, puisque c’est grâce à la pratique répétée et à l’expérience que la confiance au volant augmente. Autrement dit, lorsqu’il est question d’apprendre à conduire, nous comprenons que le changement comportemental précède le changement cognitif : la conduite précède la confiance, et non l’inverse.

J’ai moi-même appris cette dernière leçon il y a quelques années, lorsque j’ai conduit de la côte Ouest à la côte Est du Canada. Avant cela, je conduisais très peu, puisque j’ai obtenu mon permis de conduire relativement tard dans la vie et que, de façon générale, je n’étais pas une conductrice très confiante. Toutefois, rien ne renforce autant la confiance au volant que de parcourir presque toute la route Transcanadienne. Mon intuition et ma logique s’accordaient pour dire que cette traversée du pays augmenterait ma confiance au volant, et elles avaient toutes les deux raison. C’est peut-être là l’un des plus grands avantages d’être psychologue spécialisée en TCC : il nous arrive parfois de mettre en pratique ce que nous prêchons et, avec un peu de chance, d’accumuler quelques exemples personnels qui illustrent la logique de la TCC. Même si cela signifie traverser le Canada en voiture pour y parvenir.


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