Misophonie et misokinésie : ce que les cliniciens en TCC doivent savoir
par : Fjóla Dögg Helgadóttir
Si vous travaillez auprès de clients, il y a de fortes chances que vous ayez déjà reçu dans votre bureau une personne présentant de la misophonie ou de la misokinésie, même si ni vous ni elle ne l’aviez réalisé. Cette personne peut ressentir une détresse intense au son de quelqu’un qui mâche, renifle ou tapote, ou encore à la vue d’une jambe qui bouge sous la table. Pourtant, elle peut ne jamais en parler, peut-être parce qu’elle ne veut pas vous offenser en vous demandant d’arrêter.
Ces expériences sont souvent évoquées presque en s’excusant, accompagnées d’un sentiment de gêne ou de culpabilité. Je connais moi-même ce contraste. J’adore le ski alpin, le vélo de montagne, le parachutisme, tout ce qui fait monter l’adrénaline. Pourtant, de petits sons du quotidien peuvent parfois m’incommoder de façon intense. Cela peut sembler étrangement incompatible avec le reste de notre personnalité, ce qui peut rendre le sujet étonnamment difficile à aborder.
Qu’est-ce que la misophonie et la misokinésie?
La misophonie se caractérise par une tolérance réduite à certains sons ou aux stimuli qui leur sont associés. Parmi les déclencheurs courants figurent les bruits liés au fait de manger, le ronflement, les reniflements, le raclement de la gorge, la respiration bruyante, les tapotements et les cliquetis. Une définition consensuelle internationale indique que les réactions peuvent comprendre de la colère, du dégoût, de l’anxiété et une activation physiologique, ainsi que des réponses comportementales telles que fuir ou éviter les déclencheurs (Swedo et al., 2022).
La misokinésie se caractérise par de fortes réactions négatives à la vue de certains mouvements répétitifs, par exemple une personne qui agite sa jambe, joue avec ses cheveux, tapote avec ses doigts ou gigote. La misophonie et la misokinésie peuvent être présentes simultanément, bien que l’une puisse également survenir sans l’autre (Jaswal et al., 2021). Comme les clients ne mentionnent pas toujours spontanément les déclencheurs visuels, il peut être utile de leur demander non seulement « Quels sons vous dérangent? », mais aussi « Y a-t-il certains mouvements qui vous dérangent? »
À quel point sont-elles fréquentes?
Ni la misophonie ni la misokinésie ne constituent actuellement un diagnostic distinct dans le DSM-5-TR ou la CIM-11. Leur évaluation repose donc sur le jugement clinique, la conceptualisation de cas et des mesures dimensionnelles plutôt que sur des critères diagnostiques formels.
La sensibilité elle-même semble étonnamment fréquente. Dans une étude représentative menée en Allemagne auprès de plus de 2 500 personnes, environ une personne sur trois rapportait une sensibilité à au moins un son associé à la misophonie (Pfeiffer et al., 2025). Il est toutefois important de souligner que la gravité de cette sensibilité variait considérablement et qu’un nombre nettement plus faible de personnes présentaient des symptômes modérés ou sévères.
La misokinésie pourrait elle aussi être étonnamment fréquente. Dans trois études regroupant plus de 4 100 participants, environ une personne sur trois rapportait un certain degré de sensibilité à la vue d’autres personnes qui gigotent (Jaswal et al., 2021).
Ces résultats mettent en lumière une distinction clinique importante : une sensibilité peut être fréquente sans nécessairement être sévère ou entraîner une altération du fonctionnement.
Penser à ces difficultés en termes de TCC
Pour les cliniciens en TCC, le point de départ le plus utile est peut-être la conceptualisation de cas.
Un son ou un mouvement produit par une autre personne peut déclencher une réaction émotionnelle et physiologique immédiate. Il est important de souligner que cette réaction initiale n’est pas simplement quelque chose que la personne choisit. Des études de neuroimagerie ont montré que, chez les personnes présentant une misophonie, les sons déclencheurs sont associés à une activation accrue du cortex insulaire antérieur, à des modifications de la connectivité avec d’autres régions cérébrales impliquées dans le traitement des émotions ainsi qu’à une activation physiologique accrue (Kumar et al., 2017).
On pourrait donc soutenir que dire à quelqu’un de « simplement l’ignorer » revient à mal comprendre le problème. Si une personne avait une dyslexie, nous n’insisterions pas pour qu’elle fasse simplement plus d’efforts afin de lire exactement de la même façon que tout le monde. Si une personne avait une jambe cassée, nous ne lui demanderions pas de marcher en transportant un bol de soupe chaude pour ensuite lui reprocher de l’avoir renversée. Nous reconnaîtrions la difficulté et chercherions la meilleure façon de l’aider.
Une conceptualisation de cas en TCC permet de la même façon de distinguer la réaction initiale involontaire de ce qui se produit autour de celle-ci. La conceptualisation que j’utilise dans ma pratique clinique est illustrée ci-dessous. Elle m’aide à réfléchir à ce qui se passe après cette réaction initiale de lutte, de fuite ou de figement, ainsi qu’aux endroits où nous pourrions intervenir.
Étape 0 : Être proactif plutôt que réactif. Lorsqu’une personne en est déjà à crier après un frère ou une sœur, à fuir la table pendant un repas ou à se sentir complètement dépassée, il est beaucoup plus difficile d’intervenir. Le traitement peut commencer par l’identification des déclencheurs, des premiers signes annonciateurs, des contraintes environnementales ainsi que des moyens d’accroître la prévisibilité et le sentiment de contrôle.
Étape 1 : Offrir de la psychoéducation. Comprendre que la réaction initiale est involontaire peut réduire la honte et le blâme envers soi-même. Cela ne signifie pas que toutes les réponses comportementales sont inévitables, mais cette compréhension permet d’adopter un point de départ plus empreint de compassion à partir duquel un changement peut s’opérer.
Étape 2 : Examiner attentivement les réponses comportementales. Les clients peuvent fuir, éviter certaines situations, se distraire, dissimuler leur détresse ou tenter de contrôler le comportement des autres. Plutôt que de qualifier automatiquement ces réponses de « comportements de sécurité », il est important d’examiner leur fonction. Quelles stratégies aident la personne à fonctionner, et lesquelles contribuent progressivement à restreindre son univers?
Je crois qu’à l’avenir, un traitement efficace de la misophonie pourrait s’appuyer beaucoup davantage sur la distraction stratégique et l’utilisation de stimulations sensorielles concurrentes, par exemple écouter de la musique, faire soi-même du bruit en mangeant ou ajouter d’autres bruits de fond. Cela m’est revenu récemment à l’esprit pendant un cours de yoga avec deux amies avec qui je m’amuse beaucoup. Les bruits de respiration forte peuvent déclencher ma misophonie, alors j’ai délibérément respiré moi-même assez bruyamment. À ma grande surprise et à mon amusement, je n’ai pas été déclenchée et j’ai pleinement profité du cours. Était-ce parce que je produisais moi-même le son? Parce que j’étais avec des amies et que je m’amusais? Les deux? Je ne le sais pas. Peut-être que de futures recherches sur le traitement nous en apprendront davantage.
Nous devons également faire preuve de prudence avant de simplement transposer à la misophonie des méthodes issues des traitements fondés sur les données probantes pour les troubles anxieux. L’exposition est très efficace pour de nombreux troubles anxieux, mais nous ne pouvons pas présumer que les mêmes principes s’appliquent de la même manière à la misophonie. Plusieurs clients avec qui j’ai travaillé avaient auparavant reçu la consigne de s’exposer de façon répétée aux sons déclencheurs et ont décrit ces expériences comme peu aidantes, pénibles et parfois même comme ayant aggravé leurs réactions. Il s’agit d’une observation clinique et non d’une preuve que l’exposition est néfaste, mais je crois qu’il est important d’être très attentifs à ces expériences.
L’habituation pourrait ne pas se produire de manière fiable lors d’expositions répétées aux sons déclencheurs. Frank et McKay (2019), par exemple, ont proposé une approche fondée sur l’apprentissage inhibiteur qui met l’accent sur de nouveaux apprentissages plutôt que sur le simple fait d’attendre que la détresse diminue. Sur le plan clinique, il existe également un paradoxe intéressant : les personnes auxquelles nous sommes le plus souvent exposés, comme les frères et sœurs ou les partenaires, peuvent devenir certains de nos déclencheurs les plus importants. Si l’exposition répétée constituait à elle seule la solution, nous pourrions nous attendre au contraire.
Un client a récemment comparé son expérience à une intoxication au plomb : une petite quantité lui semblait gérable, mais le fait d’être déclenché de façon répétée par la même personne semblait s’accumuler avec le temps. Il ne s’agit que d’une analogie, mais elle soulève une question importante pour les recherches futures. Ce qui fonctionne extrêmement bien dans les traitements des troubles anxieux fondés sur les données probantes pourrait ne pas fonctionner de la même façon pour la misophonie.
Enfin, les cognitions et la signification attribuée aux expériences sont importantes. La réaction initiale peut être automatique, mais les pensées qui l’entourent peuvent amplifier la souffrance. Les clients peuvent ressentir de la culpabilité (« Je suis vraiment trop exigeant(e) »), de la honte (« Cette personne me verra différemment si elle le sait »), de la colère (« Cette personne ne se soucie vraiment pas de moi ») ou un sentiment d’injustice (« C’est tellement injuste! »).
Il s’agit de terrains bien connus pour les cliniciens en TCC. Les stratégies cognitives et comportementales peuvent aider les clients à examiner ces interprétations, à réduire la détresse secondaire, à communiquer plus efficacement et à prendre des décisions réfléchies concernant les accommodements, les stratégies d’adaptation et la participation à des activités qui leur tiennent à cœur.
Évaluation : poser la question supplémentaire
La question clinique essentielle n’est pas simplement de savoir si une personne n’aime pas certains sons ou mouvements, mais plutôt de comprendre ce qui se produit en raison de cette réaction.
Évite-t-elle les repas en famille? Les relations interpersonnelles? L’école, le travail ou les lieux publics? Est-elle constamment à l’affût des déclencheurs? Son univers devient-il de plus en plus restreint?
Le S-Five et le Misophonia Questionnaire (MQ) sont les mesures que je trouve les plus utiles sur le plan clinique pour évaluer les symptômes et suivre leur évolution. J’utilise également avec mes clients une simple grille d’auto-observation afin de relever les déclencheurs, les réactions, les pensées et les réponses comportementales. Je l’ai rendue accessible gratuitement sur mon site Web pour les cliniciens et les clients qui pourraient la trouver utile :
https://www.drfjola.com/s/Misophonia_Monitoring_Form_5col.docx
L’évaluation devrait également permettre de distinguer la misophonie de l’hyperacousie, de la phonophobie et des difficultés liées à l’audition, tout en tenant compte de la présence possible de conditions concomitantes.
Peut-être plus important encore, il faut poser la question. Un client qui peut parler ouvertement de ses attaques de panique, de sa dépression ou de son TOC peut tout de même se sentir gêné d’avouer que le bruit d’une personne qui mâche lui donne envie de quitter la pièce. Cela peut être particulièrement difficile lorsque le clinicien produit sans le savoir le son ou le mouvement qui déclenche la personne. J’ai récemment travaillé avec une personne qui est déclenchée par les gens qui parlent beaucoup avec leurs mains. Une fois que je l’ai su, l’ajustement était simple : je m’assois sur mes mains pendant nos séances. Parfois, un petit accommodement peut grandement faciliter le sentiment de sécurité dont un client a besoin pour s’engager dans la thérapie.
Parfois, une seule question supplémentaire permet de mettre au jour une toute nouvelle dimension de la conceptualisation de cas qui est cliniquement importante.
L’autre côté de la misophonie : le point de vue d’une personne qui n’en souffre pas
En thérapie, notre travail se concentre habituellement sur le point de vue de la personne qui se trouve devant nous : celle qui souffre de misophonie. Pourtant, personne ne vit en vase clos, et le plus tragique serait que l’isolement devienne la seule option qui s’offre à elle. Ainsi, dans mon désir de mieux comprendre ce phénomène, j’ai demandé à autant de personnes que possible, dans ma vie personnelle et professionnelle, comment elles vivent les demandes d’accommodement que je formule en raison de ma misophonie. Parler de ma misophonie aux autres est relativement nouveau pour moi : je n’ai commencé à le faire qu’au cours des cinq dernières années.
Auparavant, je souffrais en silence et je ne fonctionnais probablement qu’à 50 % de mes capacités. Voici le témoignage de Diana Dunnell, directrice générale de l’ACTCC, qui raconte comment elle a appris que je souffrais de misophonie :
« Je me souviens d’une réunion de travail en particulier, qui m’a marquée.
Comme tant d’autres de nos réunions, elle se déroulait en ligne. Nous essayions d’optimiser notre temps et je faisais ce que je fais souvent lorsque je travaille de la maison… je mangeais pendant la réunion, en essayant de faire plusieurs choses à la fois.
À un moment donné, j’ai levé les yeux vers l’écran et j’ai remarqué que quelque chose avait changé chez mon interlocutrice. Elle était blanche comme un drap. Elle semblait figée sur place. Son expression me faisait penser à un chevreuil ébloui par les phares d’une voiture.
Je me souviens d’avoir poursuivi la réunion, mais mon esprit était soudain ailleurs. Je continuais à parler tout en me demandant : « Que vient-il de se passer? Est-ce que j’ai fait quelque chose? Ai-je dit quelque chose de déplacé? Devrais-je lui poser la question? Ou simplement me taire? » Je ne voulais pas rendre la situation encore plus inconfortable, mais je ne pouvais pas non plus ignorer ce que j’avais remarqué. J’ai finalement trouvé un moment pour lui demander si tout allait bien.
Il y a eu un moment de malaise. Je sentais qu’elle avait peut-être du mal à trouver ses mots ou qu’elle ne savait pas trop comment expliquer ce qui se passait pendant notre réunion, mais elle semblait aussi vouloir m’en parler. Puis, elle m’a expliqué que voir des gens manger pouvait déclencher chez elle une réaction intense. Elle m’a alors dit qu’elle souffrait de misophonie.
Je n’avais jamais entendu ce mot auparavant. Je ne savais pas ce qu’il signifiait et je ne comprenais certainement pas ce qu’elle vivait. Mais j’étais intriguée et, surtout, je voulais comprendre. Je lui ai donc posé quelques questions supplémentaires. Elle a pris le temps de m’expliquer ce que la misophonie représentait pour elle et de m’aider à comprendre ce qu’elle vivait à ce moment-là.
Après notre réunion, j’ai fait une recherche sur Google. J’ai lu sur la misophonie et commencé à me renseigner sur un phénomène dont j’ignorais jusque-là l’existence. Ce bref échange a changé ma façon d’aborder nos réunions. À partir de ce moment, nous avons pu en parler ouvertement. J’arrivais préparée. Si j’avais des questions, je savais que je pouvais les poser. Et comme nous en avions discuté ouvertement, il n’y avait plus la même incertitude ni le même malaise.
Avec le recul, ce qui me frappe le plus, c’est à quel point j’aurais facilement pu mal interpréter ce que j’avais observé. J’aurais pu croire qu’elle était fâchée contre moi, mal à l’aise à cause de quelque chose que j’avais dit ou qu’elle passait simplement une mauvaise journée. Au lieu de cela, je lui ai posé la question. Et elle a accepté de m’expliquer.
Cette expérience m’a ouvert les yeux. Elle m’a rappelé qu’il peut se passer énormément de choses sous la surface, des choses que nous ne pouvons ni voir ni comprendre si la personne ne se sent pas suffisamment en confiance pour nous en parler.
Je lui suis reconnaissante de m’avoir fait part de son expérience. Cela m’a non seulement permis d’en apprendre davantage sur la misophonie, mais aussi de mieux comprendre l’importance de la curiosité, de la communication et de la possibilité de laisser aux autres l’occasion de nous expliquer ce que nous ne comprenons pas encore.
Parfois, une simple question comme « Est-ce que ça va? » peut ouvrir la porte à une compréhension beaucoup plus profonde. »
Dre Fjóla Dögg Helgadóttir est psychologue autorisée en Colombie-Britannique, ancienne présidente et membre actuelle du conseil d’administration de l’Association canadienne des thérapies cognitives et comportementales (ACTCC). Elle compte près de deux décennies d’expérience comme psychologue et a travaillé dans des milieux cliniques et de recherche au Canada, en Australie, en Islande et au Royaume-Uni, notamment à l’Université d’Oxford et à l’Université de Sydney. Elle exerce actuellement en pratique privée à North Vancouver et porte un intérêt clinique et de recherche particulier à la misophonie et à la misokinésie. Plus largement, ses travaux ont porté sur la thérapie cognitivo-comportementale ainsi que sur le développement et l’évaluation de traitements psychologiques faisant appel aux technologies.
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Brout, J. J., Edelstein, M., Erfanian, M., Mannino, M., Miller, L. J., Rouw, R., Kumar, S., & Rosenthal, M. Z. (2018). Investigating Misophonia: A review of the empirical literature, clinical implications, and a research agenda. Frontiers in Neuroscience, 12, Article 36.
Frank, B., & McKay, D. (2019). The suitability of an inhibitory learning approach in exposure when habituation fails: A clinical application to Misophonia. Cognitive and Behavioral Practice, 26(1), 130-142.
Jaswal, S. M., De Bleser, A. K. F., & Handy, T. C. (2021). Misokinesia is a sensitivity to seeing others fidget that is prevalent in the general population. Scientific Reports, 11, Article 17204.
Kumar, S., Tansley Hancock, O., Sedley, W., Winston, J. S., Callaghan, M. F., Allen, M., Cope, T. E., Gander, P. E., Bamiou, D. E., & Griffiths, T. D. (2017). The brain basis for Misophonia. Current Biology, 27(4), 527-533.
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Swedo, S. E., Baguley, D. M., Denys, D., Dixon, L. J., Erfanian, M., Fioretti, A., Jastreboff, P. J., Kumar, S., Rosenthal, M. Z., Rouw, R., Schiller, D., Simner, J., Storch, E. A., Taylor, S., Vander Werff, K. R., Altimus, C. M., & Raver, S. M. (2022). Consensus definition of Misophonia: A Delphi study. Frontiers in Neuroscience, 16, Article 841816.

